S’il est un livre à consommer sans modération, et dont l’abus est recommandé, c’est bien celui de Danielle Charest, Haro sur les fumeurs. Jusqu’où ira la prohibition ? paru aux Editions Ramsay, Paris, 2008 (20 euros).
Sa première vertu, et non des moindres, est de déculpabiliser le nouveau paria des temps modernes, le pauvre fumeur, écrasé par la chape de plomb des discours hygiénistes et moraux, voué à la vindicte médiatico-populaire. Sa deuxième vertu est d’aller bien au-delà du strict sujet du tabac. Danielle Charest nous démontre, dans une enquête fouillée dont elle cite scrupuleusement les sources, que l’arbre du tabac masque opportunément la forêt plus dense, moins médiatisée et moins avouable des méfaits d’industries beaucoup plus nuisibles "sans susciter de scandale".
Elle nous explique pourquoi les cigarettiers ont renoncé à produire une cigarette moins nocive, y dénonce le scandale de la discrimination à l’embauche des fumeurs et la répression accrue de ces derniers. Elle montre comment le marketing sanitaire associe le fumeur à un être antisocial, prédisposé à la folie, criminalisé dans ses représentations. Elle revient sur les chiffres du tabagisme passif. Elle y donne des exemples du jusqu’au-boutisme auquel on peut arriver de nos jours, aussi absurdes et excessifs que celui d’un fumoir situé dans le sous-sol d’un salon funéraire au Canada en 1890, dont un cendrier portait l’inscription : "Par respect pour nos chers morts, ne fumons pas" ! Elle pointe les contradictions non résolues de certains arguments des antitabac, qu’elle reprend pour mieux les retourner comme un boomerang à la face de ces derniers.
Enfin, troisième vertu, elle replace la stigmatisation sociale des fumeurs dans le cadre plus large du grignotement progressif des libertés, la réactivation de concepts datant d’un autre âge par les néo-croisés d’un ordre moral prohibitionniste et infantilisant, dont le discours tronqué est relayé au quotidien par une armée de citoyens, "gendarmes autoproclamés du tabac [qui] ont le sentiment du devoir accompli, d’une participation concrète au mieux-être collectif, d’un acte de bravoure valorisé et même d’intégration sociale".
Bref. On y découvre des faits et des chiffres qui replacent les méfaits du tabac à leur juste place. Dans ce livre, qui ne verse jamais dans la caricature ou le manichéisme, écrit d’une plume alerte et drôle, mais aussi sérieuse, voire parfois grave dans le fond, Danielle Charest ose démonter les idées reçues. C’est aussi un appel à réagir, afin de démentir les sinistres prédictions du Meilleur des mondes ou de 1984, car, comme elle le martèle dans sa conclusion : "Il faut le dire et le redire, la guerre contre le tabac dépasse de loin son seul territoire, elle participe d’une vision globale de l’individu comme l’ennemi principal de la bonne marche du monde. Refuser le bannissement du tabac revient à combattre la résignation et à renouer avec les délices de l’impertinence et de la contestation collective".
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