un texte assez intéressant:
http://comite-de-salut-public.blogspot.com/Destin social
Je devais accompagner une personne en fauteuil roulant à Basso Cambo, un de ces quartiers dit "sensibles" à Toulouse. On s'arrête sur le parking du centre commercial, et elle part vaquer à ses occupations pendant que je fume une clope en attendant.
Et je regarde autour de moi.
Que du béton et des tours.
Tout était laid.
Je tourne sur moi-même, et je vois que les barres HLM cernent la place : où que porte le regard, il est arrêté par des choses moches.
Et je me demande :
"Mais qu'est-ce qu'on donc fait ces gens pour qu'ils soient punis comme ça ?"
Et la réponse est venue tout de suite :
Ils sont nés pauvres.
Je n'ai pas grandi en cité. Je viens de la campagne, et quand on est un bouseux, le contraste est terrible, choquant : la maison de mes parents est sur une petite colline : si on sort, on peut embrasser le paysage sur des kilomètres. Rien n'arrête le regard, l'horizon est illimité. Le silence est presque total.
Mais ici...
Dans tous les sens du terme, l'horizon est bouché. Rien que faire un tour, et on se sent oppressé. Et les gens qui passent, la façon dont ils marchent, dont ils parlent, montre toute l'immense résignation qu'il subissent.
Il y'a des visages sur lesquelles on lit de nombreuses défaites. À commencer par celle de n'avoir pas eu la chance de naître au bon endroit, avec la bonne couleur, dans le bon milieu.
Et je ne peux pas m'empêcher de me demander : que serais-je devenu si j'avais grandi ici ?
Comment aurai-je tourné ?
Là aussi, la réponse est simple.
Mal.
J'aurais tourné mal.
Ado, cramé de la tête comme j'étais, entre baston, alcool, fugue, renvoi du lycée et autres égarements, je n'ai finalement réussi à m'en sorti à peu près intact que parce que les opportunités de faire des conneries étaient quand même vachement plus restreintes...
Mais ici...à Basso Cambo...
Le même mec, avec la même rage et la même souffrance, posé au milieu des barres...
Dans ce contexte pourri qui pue la misère, l'ennui, le désespoir...
Non, c'est évident : je ne m'en serai pas sorti.
Encouragé par le contexte, j'aurai multiplié les conneries jusqu'à faire celle de trop ; et là, c'était au mieux case prison...
Ouais, ça fait réfléchir.
Ensuite, il y'aura toujours des abrutis pour expliquer que le social n'est pas un véritable déterminisme.
Qu'en ayant la volonté, on peut y'arriver.
D'ailleurs, je connais quelqu'un qui vient de la cité et qui est cadre / avocat / chef d'entreprise / secrétaire d'état / rayer la mention inutile.
C'est la preuve que.
Hun hun.
Il faudrait vraiment les obliger à faire une sorte de stage d'un an en banlieue, ceux qui disent ça. On les obligerait à bosser sur des chantiers, ou à être caissières, ou au chômage.
Je ne leur donne pas trois mois avant de faire une dépression.
Certains s'en sortent ?
Combien, sur le nombre ?
Le contexte social façonne votre vie, c'est aussi simple que ça. Ce n'est même pas une question de chance, c'est, puisqu'on y revient toujours, une question politique : quelle place dans la société donne-t-on a quelles personnes, et comment ? Une fois qu'on a posé cette question, le reste coule tout seul.
Ou coule dans de mauvaises directions, en l'occurrence.
La personne est revenue, et elle m'a dit : "Bon, on peut se tirer d'ici maintenant".
C'est ce qu'on a fait.
Puisque nous, on pouvait.
Texte d’une lettre envoyée fin octobre 2002 à « La Voix du Nord »
« Mes racines sont en Lorraine. J’ai habité dans la région parisienne, je suis actuellement dans la Mayenne, veuve et bien seule, loin du centre-ville, dans un immeuble où il n’y a que des jeunes qui travaillent. J’ai 74 ans, ayant une santé physique et surtout morale pas très bonne. Je souffre de solitude et j’ai envie d’en parler même si cela ne change pas les choses.
La solitude est une maladie du siècle et cela, je pense, dans toute la France. La génération de nos parents et grands- parents était plus heureuse malgré le manque de modernisme. Les gens étaient plus solidaires, il y avait davantage de chaleur humaine. Il y avait des commerces où chacun se retrouvait et pouvait dialoguer, des boulangeries, des boucheries, des épiceries, etc. . Chaque jour, en allant faire ses courses, il y avait des rencontres. Il y avait également des gares en campagne, maintenant elles sont fermées pour cause de TGV. Des tramways également. Il y avait également des marchés, c ‘était également des lieux de rencontre. Il y avait des grandes familles et elles se rencontraient pour tricoter ou broder. Le téléphone est arrivé puis la télévision et il n’y a presque plus de dialogues avec le mari et les enfants. Il y a des personnes qui souffrent après un divorce, un décès, même en ayant des enfants qui abandonnent complètement leurs parents ou les voient très peu.
Alors, âgée, sans voiture, loin d’un centre-ville que puis-je faire ? aller dans un club, j’en ai fait l’expérience : mes racines ne sont pas ici, je suis une étrangère. Ce que j’écris ne changera pas grand chose, mais je tenais à dire ce que je ressens, sachant que dans le Nord les gens sont plus chaleureux.
M. A. , de Laval (Mayenne)

